L E O F A N Z I N E O Q U I O M E T O L A O C U L T U R E O E N O S A C H E T S

12.4.10

"Je ne suis pas une pute"


Avant le concert megatoll de Kutti MC, on l'a rencontré. Petit, binoclard et un peu timide, l'artiste a prit son temps pour répondre à nos questions...en suisse-allemand. Le germain? Même pas peur! (La TEAm n'en est pas à sa première interview en allemand). Et grâce à notre superbe aisance en langues, vous apprendrez qu'il est également écrivain, qu'il adore le train et que, bien que détenteur d'une paire de menottes de fourrure rose, il n'est pas une prostituée.


ITW KUTTI MC

Te sens tu plus poète ou rappeur ?
La langue est tout simplement mon médium. Je l’utilise de différentes manières, sous différentes formes. Je suis le musicien Kutti MC et le poète Jürg Halter. J’écris, je fais des lectures publiques et je donne des concerts. Ce qui est particulier avec Kutti MC, c’est le dialecte. Mes poèmes en revanche, sont en (bon) allemand.
Es-tu toujours la même personne ?
Au fond, c’est toujours la même personne, mais elle se comporte différemment.
Autrement comment ?
Difficile à dire.

Pourquoi le suisse-allemand ?
C’est ma langue maternelle, celle qui m’est le plus proche. Etant donné que le rap est très intensif niveau langue, c’est mieux de le faire dans celle qui nous est la plus proche. Ca n’a pas vraiment de sens de commencer à chanter en anglais lorsque c’est le texte qui est central.
Par souci de sincérité ?
Oui, exactement. Bon, nous, nous faisons des trucs très variés. Je peux très bien m’imaginer faire quelque chose en anglais un jour mais sous un autre nom.
Récemment, j’ai fondé un nouveau groupe qui s’appelle « Schule der Unruhe » (l’école des troubles). C’est en bon allemand, sur du jazz. Pour ce projet, j’ai écrit un texte en français
!!!
(rires)...dans mon modeste français. « J’ai écrit une texte en français » (en français dans le texte. Mignon).
Et on aura la chance de l’entendre ce soir ?
Non non, c’est un nouveau projet. Ca sortira cet automne. Et puis je ne sais pas si tout est correct (rires).

Comment vas-tu passer le « Röstigraben » (la frontière entre la suisse-allemande et la suisse-romande) ?
J’ai déjà donné des concerts à Lausanne, Genève ou Nyon et ça a assez bien fonctionné. Je disais quelque chose en français de temps et temps et le live à bien marché. En même temps, la musique est un ensemble. Il n’y a pas que la langue. Donc ça va aussi ailleurs qu’en suisse alémanique. J’ai aussi déjà fait des lectures publiques en France mais là c’était des traductions mes textes.
Bien sûr, j’essaie de toucher le plus de gens possible avec ce que je fais mais j’arrive un peu à estimer si ça fonctionnera ou pas. Genre, en Allemagne, j’ai aussi déjà fait des concerts et au fond, ils ne comprennent rien non plus à mon dialecte. Mais à mon avis, si on n’a pas peur de ça et qu’on fait juste ce qu’on a envie de faire, ça peut marcher. Par exemple, en suisse-allemande, il y a plein de concerts de groupes français et ça ne pose pas de problèmes.

En ce qui me concerne, j’écoute des enregistrements de poèmes arabes -je ne comprends rien et je lis juste la traduction - mais l’important c’est la « mélodie » de la langue, le rythme et l’intonation.

Est-ce que c’est cool de faire de la musique en suisse ?

Je ne me suis jamais posé pas la question. Je pense que le lieu ne joue pas un rôle important. Si on fait quelque chose, ça peut fonctionner partout. Concernant la scène musicale suisse…il n’y a pas beaucoup de choses qui m’intéressent. Dans le Hip Hop, les gens ne font qu’imiter les grands.
Après, en Suisse, il y a aussi des musiciens de qualité comme Sophie Hunger, les Young Gods ou Stephan Eicher qui ont leur propre identité.

Quel est ton endroit préféré en Suisse ?
Je ne suis pas patriote donc je ne vais pas dire « Berne » (sa ville d'origine). Je n’ai pas vraiment d’endroit préféré. En fait, si je devais me décider pour un endroit spécifique, je dirais le train.
Sinon, j’aime particulièrement le lac Léman. Ma grand-mère avait une maison à Blonnay et quand j’étais petit, je faisais du roller entre Vevey et Montreux.

Kutti MC ou Kid Kudi ?
Je crois que j’étais avant ce Kid Kudi. Mais si quelqu’un a des droits d’auteur sur ce nom c’est Fela Kuti, l’inventeur de l’Afro Beat, un des musiciens africains les plus importants des cinquante dernières années.
En fait mon nom c’était un signe de Dieu. Ca a juste fait « tilt », je n’y ai pas vraiment réfléchit et ça n’a pas de signification particulière. Sauf MC qui signifie « Master of Ceremony ».
Tu serais donc le maître de l’Afro Beat ?
Non, en fait, je ne connaissais pas avant. Je n’ai fait le lien que plus tard.
Ca t’est venu du soleil ?
(rires) En fait, c’était un de mes premiers concerts et je n’avais pas encore de nom. Quelqu’un dans le public a demandé qui j’étais alors j’ai regardé en l’air et puis j’ai dit « Kutti MC ».
« Sunne » (le soleil) a une signification particulière pour toi ?
Dans cette chanson, il y a deux perspectives. Pendant le refrain, je suis le soleil. C’est un truc que je fais souvent dans mes chansons ou dans mes poèmes, je prends le rôle de quelqu’un d’autre et parfois c’est un objet. J’ai déjà écrit une histoire dans la perspective d’une vieille maison. J’ai juste raconté ce qui ce passe en moi. C’est quelque chose qui apparait régulièrement dans mes écrits.
En ce qui concerne la chanson plus particulièrement…j’étais en Afrique du Sud à un festival de poésie. Là bas, j’aurais dû faire un duo avec un autre « poète du bitum » comme ils appellent ça. 10 jours avant notre prestation, il a été fusillé...
Sa chanson la plus connue s'appelait "I Am the Sun" et, quand j’étais de retour en Suisse, je n'arrivais pas à me défaire de cette idée. Je voulais perpétuer sa création pour qu’elle vive encore même si lui était décédé. C’était le début de ma chanson, avec le refrain « I bi d’Sunne wo det obe am himmel schtei » (je suis le soleil, là haut dans le ciel). A partir de là est venu le reste.



Tu as étudié à l’Ecole d’Art de Berne, est-ce que tu te vois plus comme un artiste « plastique » ou comme un écrivain ? Au fond, qu’est-ce que tu faisais là-bas ?
Je me le demande moi-même parfois (rires). Je faisais principalement des dessins et des installations. Mais pendant cette période, j’ai aussi beaucoup écrit, même si cela n’apparaissait pas forcément à l’école. La musique non plus. Ca se développait à côté. En fait, je vis à travers la musique et la littérature.
Est-ce qu’on peut en vivre en Suisse ?
« On » je sais pas mais moi, oui. Jusqu’à maintenant en tout cas. J’ai la chance d’avoir tout une palette de possibilités. Beaucoup d’artistes ne font qu’une chose. Moi je fais de la musique, j’écris des bouquins, etc. Et puis je viens d’une famille d’artistes donc pour moi, c’est normal. Bien sûr, c’est pas toujours facile parce que tu sais que ton argent te suffit encore pour deux mois et après c’est finit, tu ne sais pas ce qu’il adviendra.
En ce qui me concerne, je fais toujours exactement ce dont j’ai envie. Il y a certaines choses que je refuse de faire même si je sais que ça rapporterait plus. Je ne suis pas une prostituée. En tout cas pas autant que d’autres. Parce qu'en tant qu’artiste, t’es toujours un peu une pute.
En même temps, je ne connais personne qui soit dénué de défauts.
Au fond, quand on fait quelque chose d’artistique, on peut le faire parce qu’on sait que ça va avoir du succès ou juste parce que c’est ça qu’on veut sans se soucier de la suite. Personnellement, je ne peux même pas envisager faire quelque chose pour avoir du succès.


Sur scène, tu es accompagné du One Shot Orchestra.

J’ai déjà fait 3 album, toujours avec des gens différents. L’année passée c’était le One shot Orchestra, un groupe de Berlin. En fait, on s’est rencontrés à Berne, on a essayé un morceau – j’étais guest à un de leur concerts – et c’était bien. Donc, quand j’ai réfléchit avec qui je voulais collaborer pour mon nouvel album, j’ai pensé à eux.

Comment définirais-tu ton style musical ?
(Réfléchit longuement) Mes influences sont diverses. Je ne suis pas idéologue, ça m’est assez égal donc je dirais Hip-Hop-Alternatif-What-Ever.

Quelle est la chanson dont tu es le plus fier ?
Il y a des chansons comme « Sunne » sur lesquelles je peux raconter quelque chose mais en fait, elles sont toutes apparues de façons différentes. Parfois, c’était d’abord la musique qui m'a inspiré ou l’inverse. Les processus change. Bien sûr, il y a des chansons qui me sont plus proches que d’autres. Celles qui sont plus personnelles sont plus importantes parce que c’est plus dur de les écrire.
Ca devient trop personnel ?
Oui. Si tu te mets à raconter ta propre vie c’est plus difficile que si tu fais juste de l’ironie.

Si t’étais une femme célèbre.
Une femme qui existe ? (réfléchit) Je serais Sophie Hunger.
Tu as d’ailleurs déjà collaboré avec elle.
Oui, nous avons uns amitié d’artistes. Je ne travaille qu’avec des gens dont j’aime le travail. Dans le hip-hop, on fait souvent des featuring genre 10 guests par album mais pour moi, il faut avant tout qu’il y ait une logique musicale.

Aimes-tu le thé ?
Oui. Le thé vert, la menthe marocaine et le Roybush.

Pour conclure, est ce que tu peux nous raconter un Witz ?
Je suis pas fort en blagues.
Alors ton pire concert ?
Le pire, c’est pas drôle, mais je peux vous raconter une anecdote bizarre. C’était un concert quelque part au bords du lac de Constance. A un moment, une dame est montée sur scène avec des menottes de fourrure rose. J’étais au milieu d’un morceau, elle a surgit et elle m’a accroché la main au micro avant de disparaitre.
Comment as-tu réagi ?
J’ai dit « merci » tout en sentant ma liberté un peu restreinte. J’étais un peu pris de court.
Après, on a dû me libérer avec une pince. Parce qu’elle était partie avec la clé.
C’était vraiment bizarre. Je me sentais enfermé.

C'était aussi à notre tour de le lâcher. Tschüss!
crédits photo: Albertine