L E O F A N Z I N E O Q U I O M E T O L A O C U L T U R E O E N O S A C H E T S
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30.11.12

"Je ne sais même pas comment jouer mes propres chansons"

Si vous avez suivi les épisodes précédents, vous savez que je me suis retrouvée à danser devant deux cent personnes sur scène avec Geneva Jacuzzi. Mais j'ai été embarquée dans cette aventure uniquement parce que je voulais interviewer la Californienne qui fait des chansons si bizarres et si catchy à la fois. On a fait l'entretien à la fin de la soirée, après le concert d'Ariel Pink et surtout après notre performance conceptuelle. A ce stade là, j'avais déjà décidé que Geneva Garvin était ma nouvelle meilleure amie imaginaire (j'en ai plein), parce qu'elle est complètement barrée et rigole tout le temps. Sauf qu'au fur et à mesure de ses réponses, je me suis rendue compte qu'elle n'était pas si joyeuse que ça. Elle est même ultra-critique envers son travail. Et en plus elle ne se trouve pas assez jolie alors elle n'a pas voulu que je prenne en photo sa tête. Le clown triste.


INTERVIEW GENEVA JACUZZI 

TEA : J'ai lu ta biographie sur ton site et euh, élevée par des témoins de Jéhovah et éduquée par des danseuses du ventre, sérieusement ? 
Geneva Garvin : (rires) Non c'est vrai. C'est à 100% vrai. C'est comme ça que je suis née. La famille de ma mère faisait partie des témoins de Jéhovah, et j'ai été élevée par ma mère. 
C'était pas chelou ? 
Si, bien sûr que c'est chelou. Tu dois sortir et aller frapper aux portes des inconnus et prêcher. Je pense que j'ai fait ça de quatre à dix-sept ans, et très régulièrement. Et puis je me suis faite virer de la religion donc... Et par rapport aux danseuses du ventre, c'est ma mère aussi. Elle est marrante, c'est une grande chrétienne mais à côté de ça c'est une danseuse du ventre, ce qui est une drôle de contradiction. Elle est très forte pour faire accepter ça. Elle dit que c'est seulement une forme d'art, innocente et nin nin nin (elle prend une voix plus aiguë, pour imiter sa mère). Elle ignore complètement que ça a un rapport avec les prostituées et tout ça...
Et tu penses que cette enfance a eu une grande influence dans ce que tu fais aujourd'hui ? 
Ouais. Je regarde mes signes astrologiques, et ils sont toujours en contradiction. Parce que je suis techniquement un cancer, mais quand tu fais mon horoscope je suis un lion, parce que je suis née le jour où les signes changent. Et si tu fais mon horoscope par rapport au temps et tous les détails, tu te rends compte que je ne suis pas un cancer, mais un lion. Donc je suis un lion, ce qui est complètement l'opposé du cancer, j'ai cette opposition bipolaire. 

28.11.12

J'ai été danseuse pour Geneva Jacuzzi

En envoyant une demande d'interview à Geneva Jacuzzi, je n'imaginais pas que j'allais finir par danser sur une flight case enroulée dans de l'essuie-mains devant deux cent personnes.

Geneva Jacuzzi est ce que l'on fait de mieux en ce moment en matière de synth pop influencée 80s. J'ai écouté plus que de raison son album Lamaze, sorti en 2010. et je pense sincèrement que "Love Caboose" et "Do I Sad?" sont de gros tubes cruellement ignorés.

Quand j'ai appris que c'était la Californienne qui ferait la première partie d'Ariel Pink (son ex, ou son mec, peu importe) à Anvers le 12 novembre, je n'ai pas hésité super longtemps. Je lui ai envoyé un mail pour savoir si je pouvais l'interviewer. En retour, j'ai eu droit à une réponse plutôt mystérieuse où elle me demandait si je ne pouvais pas lui rendre un service. Elle cherchait des gens pour lui construire un décor et monter sur scène avec elle, "c'est très facile et rapide". Je ne connais personne à Anvers mais j'ai motivé trois potes de Bruxelles à faire le déplacement. 

"Putain, on fait quoi ?"
Le jour-même, nous sommes arrivés super en retard à la salle TRIX, parce que les tramways de la ville de Bart De Wever sont vraiment nazes. Jeanine, Alphonse, Théophane et moi (j'ai changé les noms, parce que j'avais envie) avons été accueillis par une Geneva pleine de joie. Elle s'était teinte en blonde, ce qui lui va vachement moins bien, mais bon, elle conserve son charisme. On a tout de suite commencé à réfléchir à ce qu'on allait faire pour le concert. Il était 17h30, Geneva Jacuzzi jouait dans seulement trois heures et nous n'avions aucune idée de ce que nous allions faire. On a d'abord regardé la salle. La scène était super grande et le matériel d'Ariel Pink était déjà installé, alors Geneva a décidé qu'on jouerait par terre, sur le côté gauche, et a commencé à virer toutes les barrières qu'il y avait. 

1.3.12

Chant des sirènes

Julia Holter
Ekstasis

La plupart des gens ne font rien de fascinant dans leurs chambres. Ils y dorment, défont les draps, ou passent des heures devant leur ordinateur à perdre leur temps. Et il n'y a pas forcément à culpabiliser de cela. Sauf peut être quand on remarque que des personnes peuvent, elles, travailler et sortir de très belles choses par la porte de leur chambre. Comme Julia Holter, qui, depuis son appartement de Los Angeles, compose et enregistre en qualité et en quantité impressionnantes une musique qu'elle a mûrement réfléchit au fil du temps, du haut de ses 27 printemps.

En ce début du mois de mars sort Ekstasis, le second album de Julia Holter, qui suit de seulement cinq mois son prédécesseur. Tragedy était un beau projet qui nous révélait la jeune femme et son talent, notamment grace à l'impressionnant "Try To Make Yourself A Work Of Art". Mais malheureusement, Julia Holter finissait par perdre l'auditeur avec ses expérimentations parfois trop poussées, même pour les personnes très ouvertes. Ekstasis est le disque qui pourra confirmer aux uns le potentiel d'Holter, et séduire les autres. Car cet album est beaucoup plus abordable que le premier.

Dès le début on remarque un changement important. Cette fois-ci pas de longue Introduction sombre et effrayante avec un mélange de bruits de vent et de sons ressemblant à des plaintes d'animaux, non.  A la place, il y a "Marienbad" et ses chants a capella  avec une voix aigüe rassurante et mignonne, presque naïve, avec ça et là quelques arrangements musicaux classiques. On n'a plus en tête l'image d'une forêt hantée, mais plutôt d'un jardin ensoleillé avec de belles fontaines (bon il va falloir arrêter les comparaisons sérieusement). Mais Julia Holter reste ce qu'elle est, une artiste qui expérimente. Alors soudain, le ton change brusquement, le ciel est plus menaçant et s'assombrit de seconde en seconde, on ne reconnait plus la chanson. Et puis à peine une minute après, le morceau, décidément schizophrène,  reprend ses atours de musique de chambre légère et lumineuse. Cet incipit représente bien l'ensemble d'Ekstasis et la construction complexe de chacun des morceaux. Confirmation juste après avec "Our Sorrows", un titre plus triste, où la Californienne utilise une technique de chant qui rappelle beaucoup les musiques d'Asie, tandis qu'une  batterie martiale se fait de plus en plus présente pour finalement s'évaporer à nouveau.
"Marienbad"

17.10.11

"Try to make yourself a work of art"

Julia Holter
Tragedy

Dans Hippolyte, tragédie du grec Euripide, la déesse Aphrodite est furieuse qu'Hippolyte,  le fils du roi Thésée, dédaigne l'amour, les femmes et surtout son pouvoir. Pour se venger, elle décide de rendre Phèdre, la femme de Thésée, folle amoureuse de son beau-fils. Évidemment le dénouement est malheureux, la reine se tue, Hippolyte trouve la mort à cause d'un malentendu avec son père et Thésée reste tout seul pour pleurer. La terrible fatalité à laquelle se heurtent les personnages à cause de la volonté seule d'Aphrodite a fasciné l'artiste Julia Holter et l'a inspirée pour son premier album, le bien intitulé Tragedy

La référence n'est pas forcément évidente à l'écoute du disque mais il est de toute manière difficile de comprendre toutes les idées de Julia Holter. Née à Los Angeles, elle a étudié la musique électronique au fameux California Institute of the Arts. Depuis elle a fait des choses assez conceptuelles, comme par exemple le projet JJ, où elle mêle chaque mois une musique de son cru avec une vidéo de l'Allemande Jana Papenbroock, ou encore son travail de reprises de chansons étrangères où elle traduit en anglais à partir de la phonétique et des intonations des textes de langues dont elle ignore tout. Elle a aussi enregistré sous le nom Nite Jewelia un morceau avec la chanteuse de Nite Jewel dont les garçons sont amoureux, Ramona Gonzalez. Julia Holter avait certes déjà fait quelques cassettes, mais Tragedy,  sorti chez Leaving Records, est un projet de plus grande ampleur encore.

Cet album  est extrêmement singulier, la jeune femme y mêlant des sonorités électroniques avec des instruments classiques ou de musique du monde. L'exemple parfait tient en un seul titre - le meilleur du disque d'ailleurs - "Try To Make Yourself A Work Of Art". 

C'est beau et inquiétant à la fois. L'"Introduction" de Tragedy fait même vraiment peur, avec ces bruits étranges et variés (le vent qui souffle, des craquements, brr). La plupart des morceaux durent plus de sept minutes et sont en majorité des instru/expérimentaux, ce qui fait que l'on voit plus en Tragedy une bande originale qu'un disque avec des chansons commercialisables, si l'on excepte "Try To Make Yourself A Work Of Art" et le presque léger "Goddess Eyes", où la voix de Julia Holter se fait plus claire et charmante. "Interlude" est quant à lui une vraie musique de chambre. 
Au final, on a là un objet totalement étrange et qui, honnêtement, ne ressemble à rien. L'album est déroutant et pas forcément accessible au premier abord, mais il n'appelle qu'à une étude plus prolongée pour en apprécier les beautés. Et il a au moins le mérite d'apporter de la nouveauté dans le paysage musical actuel.

"Goddess Eyes"