La Mer du Nord (-M)
Chaque quinzaine, TEA vous propose d'aller au Salon de thé, où l'on discute une petite sélection de liens qui nous ont intéressées dernièrement, ce qu'on a aimé ou encore ce qu'on a redécouvert. C'est totalement non exhaustif et arbitraire, et c'est ça qu'on aime. Bisous.
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Ces derniers temps, je cogite énormément à propos de ma situation professionnelle et surtout de mon statut. Voyez-vous, je suis journaliste indépendante, ou freelance, ou auto-entrepreneuse, choisissez votre terme préféré. En gros, je suis ma propre entreprise et je fais des factures au journal pour lequel je travaille. C'est moi qui paye mes cotisations sociales, fais ma comptabilité, etc. En tant que chef d'entreprise, je n'ai pas droit aux congés payés, si je suis trop malade pour aller travailler, je ne gagne rien, si du jour au lendemain, le journal ne veut plus de moi, je ne pourrai pas toucher le chômage. Ce ne sont que des exemples des acquis sociaux auxquels je n'ai pas droit. Pourtant, je travaille tous les jours pour la même entreprise, j'ai des sortes d'obligations envers elle comme n'importe quel salarié en a. Mais je n'ai pas le statut, et donc les droits, d'une salariée. Et mon cas est loin d'être unique évidemment, la plupart de mes jeunes amis journalistes sont aussi ce qu'on appelle en Belgique de "faux indépendants", qui travaillent pour la même boîte. On nous explique que c'est comme ça au début, que ça coûte trop cher de nous salarier, que le monde des médias est en crise, qu'on devrait déjà être contents d'avoir du boulot et de vivre d'une activité aussi bouchée, que si on n'est pas content, on peut partir, ça se bouscule derrière pour prendre notre place.
Et loin de moi l'idée de m'apitoyer, j'aime faire partie d'une rédaction, avoir de chouettes collègues, apprendre chaque jour une foule de choses en reportage, rencontrer des gens sur le terrain, faire le métier dont j'ai toujours rêvé et, effectivement, gagner assez pour subvenir à mes besoins sans l'aide de personne. Reste que je ressens un sentiment profond d'injustice, pour toute cette jeunesse corvéable à merci, qui n'ose pas l'ouvrir de peur de perdre son "poste", qui, sous prétexte de crise, doit accepter des conditions inacceptables, un statut ultra précaire, un avenir plus qu'incertain. Tandis que les patrons sont assis tranquillement dans le fauteuil de leur beau bureau vitré, au sixième étage. On vire de vieux salariés car ils coûtent trop chers, on les met en retraite anticipée, et on les remplace par de jeunes faux indépendants, qui ne sont pas payés à la hauteur de leur travail et de leur qualification. Pas assez d'argent pour embaucher... J'imagine que je ne vous apprend pas grand chose. Si tous les journalistes faux indépendants décidaient de ne pas se pointer un jour au boulot, les journaux du lendemain seraient réduits à peau de chagrin, en Belgique francophone tout du moins. J'ignore la situation de l'autre côté de la frontière linguistique et de l'autre côté des frontières tout court. Je sais aussi que j'ai ma part de responsabilité : j'ai accepté ce deal, je ne fais rien pour tenter de changer les choses. Je n'en ai pas le courage. Pourtant, la loi belge condamne le recours à de faux indépendants, qu'elle qualifie de "fraude sociale qui porte gravement préjudice à la solidarité sur laquelle repose tout le système de la sécurité sociale belge".
Et depuis que je pense de plus en plus à ce statut bâtard, je me rends encore plus compte de l'omniprésence de ces messages à la con, qu'on nous assène à longueur d'émissions politiques et économiques. "Devenez votre propre patron", "créez vous-même votre emploi"... La dernière fois, je fumais tranquillement au pied d'un immeuble de verre quand mes yeux se sont arrêtés sur l'affichette en face de moi. On y voyait un jeune homme tout sourire, avec des lunettes branchées, une petite chemise, et la mention : "Je suis mon boss ! - suivez nos ateliers d'aide à la création d'une activité indépendante". J'ai pensé à la tête du gars quand il recevrait la note de paiement de ses cotisations sociales. J'étais dégoutée. Mais il y a de l'hypocrisie partout. L'association des journalistes professionnels de Belgique, par exemple, clame haut et fort vouloir lutter contre les faux indépendants et appelle les grandes entreprises médiatiques à requalifier leurs indépendants en salariés. Dans le même temps, elle accorde en fermant les yeux des cartes de presse à des journalistes, comme moi, alors qu'ils voient très bien, dans nos pièces justificatives, que nous n'avons qu'un seul "client". Moi-même, j'ai pu encourager ce genre de pratiques à plusieurs reprises. Quand j'utilisais UberPop, à l'époque où cela existait encore à Bruxelles par exemple, parce que ça me coûtait moins cher qu'un taxi pour rentrer ivre chez moi.
On nous fait croire que tous les jeunes rêvent d'être freelances, de devenir leur propre patron. Mais une enquête internationale de Manpower parue plus tôt cette année indiquait que le rêve de 87 % des jeunes de la génération Y (j'ai honte d'écrire cette expression) était d'avoir la sécurité de l'emploi. Si on va dans des carrières de freelance, c'est surtout par défaut, parce qu'on ne pense pas pouvoir trouver mieux. C'est d'autant plus vrai dans les milieux populaires, chez les personnes qui n'ont pas de grands diplômes ou n'ont pas le "bon profil", parce qu'issues de l'immigration, ayant fait de la prison, etc. Ce qui m'amène à cet article sur Slate, publié en août, sur l'étude d'une ethnologue française, Fanny Parise, à propos des chauffeurs Uber de Paris et de sa banlieue. S'il n'y a pas forcément de grandes surprises dans ses observations et conclusions, cela vaut quand même la lecture. Il est notamment intéressant de remarquer qu'Uber, comme d'autres, participe à ce que l'auteure appelle "le paradoxe du capitalisme banlieusard". "En voulant s'émanciper de leur carcan socio-culturel, ils (les chauffeurs Uber) se retrouvent propulsés au sein d’une nouvelle logique sociale où les différences de classe sont (encore) plus marquées. Ils perdent les bénéfices sociaux de la banlieue : entre soi, consommation collaborative et gestion de la solidarité à l’échelle de proximité, au profit d’une mixité sociale qui leur renvoie brutalement leur impossibilité de s’élever socialement". Aujourd'hui, le premier secteur de création d'entreprise dans la banlieue parisienne, ce sont les VTC.
En faisant des recherches pour cet article déjà trop long, je suis tombée sur cette initiative ultra intéressante dont je n'avais pas eu écho, et dont traite l'Obs. Un collectif de coursiers à vélo s'est créé sur Paris pour demander enfin une requalification de ces faux indépendants et pourquoi pas plutôt s'organiser en coopérative. Son créateur parle de lutter contre "cette ubérisation qui nous ramène à Germinal". En tant que grande lectrice d'Emile Zola, je ne peux qu'apprécier. - M







